Rigitrac mise sur Eplan Harness proD
La société Rigitrac, basée à Küssnacht, construit le premier tracteur électrique d'Europe prêt pour la production en série. C’est entre autres possible grâce au logiciel Eplan Harness proD qui permet aux ingénieurs électriciens de concevoir virtuellement chaque faisceau de câblage avant même que le premier fil ne soit posé.
Par Eugen Albisser (texte) et Michael Donadel (photos)
Matthias Vogel fait pivoter un tracteur sur son écran, puis effectue un zoom avant. Il fait pivoter le faisceau de câblage virtuel dans l'espace tridimensionnel, zoome davantage, vérifie si un câble n'est pas trop fin, si un connecteur est bien en place.
M. Vogel travaille chez Rigitrac Traktorenbau AG à Küssnacht am Rigi, une entreprise de 45 collaborateurs qui fabrique des tracteurs sur mesure. Il est chargé de la conception du câblage électrique, de la programmation et de la planification à l'aide du logiciel Eplan. Ce qu'il fait tourner et déplace sur son écran est l'une des raisons pour lesquelles la société dispose aujourd'hui d'un atout que les grands constructeurs n'ont pas encore : un tracteur de série conçu dès le départ comme véhicule électrique et bénéficiant d'une homologation européenne.
Pas de manuel d'utilisation pour les tracteurs électriques
Theres Beutler-Knüsel est directrice générale de Rigitrac depuis 2016. L'entreprise fabrique des tracteurs adaptés aux besoins de ses clients : des véhicules équipés d'une articulation centrale pivotante pour une sécurité maximale au travail, des cabines avec compensation d'inclinaison pour une posture saine, et, depuis peu, des tracteurs sans moteur à combustion. La production a lieu à Küssnacht, au pied du Rigi.
Ce qui anime Mme Beutler-Knüsel se voit dans des détails concrets : Rigitrac a équipé tous ses toits de panneaux photovoltaïques ; l'atelier de serrurerie abrite une batterie fabriquée par l'entreprise elle-même. L'entreprise produit elle son propre courant. Elle doit pour cela acheter du diesel. Cela explique comment l'idée du tracteur électrique a vu le jour : elle n’est pas née de considérations de marketing, mais d'une philosophie.
En 2018, deux ans après son entrée de fonction en tant que directrice générale, Rigitrac a lancé le développement d'un tracteur entièrement électrique. Il n'existait aucun modèle, aucune norme, aucune étude indiquant la quantité d'énergie nécessaire à une telle machine pour effectuer tel ou tel travail. „À l'époque, il n'y avait ni école ni étude où trouver des données", explique Mme Beutler-Knüsel. „Nous avons dû tout apprendre par nous-mêmes." C'est ainsi qu'en 2019, son équipe a construit un premier prototype : la base mécanique provenait de modèles Rigitrac existants, tandis que le système électrique a été entièrement conçu à partir de rien. Personne ne l'avait fait avant, la société Rigitrac a donc dû tout apprendre elle-même.
Les services municipaux d’abord, puis les champs
Le véhicule d'essai a appris à Rigitrac quelque chose à quoi l’entreprise ne s’attendait pas. L'agriculture, qui constitue la véritable cible d'un constructeur de tracteurs, n'était pas encore prête. Les entretiens menés avec des agricultrices et des agriculteurs ont montré que : le scepticisme était grand, et le marché n'était sans doute pas encore mûr en 2019.
En revanche, des portes se sont ouvertes ailleurs. Les services municipaux et des travaux publics, l’entretien des espaces verts dans les villes et les cantons : ces clients, eux, étaient sous pression. Les véhicules à faibles émissions étaient très demandés, tandis que les véhicules diesel circulant en périphérie des villes étaient devenus un problème. C'est justement là que le tracteur électrique a pu révéler toute son utilité : silencieux, sans émissions, maniable. Utilisable là où les gaz d'échappement et le bruit ne sont tout simplement pas tolérables : dans les serres, lors d'événements sportifs en salle, dans les parcs urbains.
Rigitrac a donc changé de stratégie. Le premier véhicule de série, le SKE 40 e-direct, a d'abord été optimisé pour les applications au niveau municipal. L'agriculture a dû patienter. Avec le recul, c'était la bonne décision.
Six ans plus tard, en janvier 2026, le SKE 40 e-direct a reçu le Watt d'Or, le prix suisse de l'énergie décerné par l'Office fédéral de l'énergie, dans la catégorie „Mobilité économe en énergie". 200 candidatures ont été reçues, 50 ont été présélectionnées et quatre projets ont été retenus, dont celui de Rigitrac. „Quand on remporte un prix comme celui-ci, on se rend compte de l'importance qu'on lui accorde" explique Mme Beutler-Knüsel. „Ça nous a donné un énorme coup de pouce." Il y a eu de nouvelles demandes, de nouveaux entretiens et des gens qui, d'un coup, connaissaient Rigitrac, alors qu'ils n'en avaient jamais entendu parler avant.
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1 900 mètres de câble et 781 connexions
Qu’est-ce qui se cache alors derrière ce fameux SKE 40 e-direct ? D'un point de vue technique, ce tracteur électrique est en grande partie constitué de composants électriques. Batteries, moteurs électriques, boîtiers électroniques, capteurs et tout ce qui se trouve entre les deux : soit 1,9 kilomètre de câbles, répartis sur 781 connexions et 200 composants électriques. Ce faisceau de câblage est l'élément le plus critique du tracteur électrique.
Avant, la planification se faisait encore à la main. Il fallait construire un prototype, poser des câbles, passer commande auprès du fabricant de faisceaux de câblage, attendre, puis apporter des corrections. Oui, mais : „Nous ne travaillions plus aujourd’hui sur une même base données", se souvient Matthias Vogel. À un moment donné, la communication avec le fabricant était devenue si difficile et la mise en œuvre des modifications si fastidieuse qu'il est devenu clair que : les choses ne pouvant pas continuer comme avant.
En 2023, Rigitrac a pris le temps d'évaluer les offres du marché en matière de solutions logicielles susceptibles de faciliter les travaux électriques, et plus particulièrement la conception des faisceaux de câblage. Trois candidats ont alors été retenus : parmi eux, SolidWorks, déjà utilisé par Rigitrac dans le domaine de la construction mécanique, et Eplan. SolidWorks a été éliminé dès le début : ce programme est issu de la conception mécanique et n'offre pas le même niveau de détail dans le domaine des faisceaux de câbles. „Eplan est mieux positionné et plus spécialisé dans l'ensemble du secteur des faisceaux de câbles", explique Mme Beutler-Knüsel. „Quand nous nous lançons dans un projet, nous ne voulons pas être limités."
Le prix, lui, constituait néanmoins un véritable obstacle. Rigitrac est une PME où chaque investissement doit se rentabiliser. Cependant, les économies ainsi réalisées sont considérables : cela se traduit par une réduction du temps d'ingénierie, des durées de projet plus courtes, moins de retouches, moins de gaspillage de matériaux et également moins d'arrêts de production. Si l'on considère l'ensemble du processus, Rigitrac y gagne donc sur de nombreux tableaux. C'est précisément pour cette raison que l’entreprise a choisi Eplan.
Eplan propose de plus un modèle d'abonnement flexible, qui permet à Rigitrac d'utiliser activement la licence pendant les phases de projet intenses et de la suspendre pendant les mois plus calmes. „Nous regroupons donc le travail. Pendant certains mois, nous travaillons exclusivement avec Eplan, sans dévier de notre emploi du temps", explique Mme Beutler-Knüsel.
Du schéma au faisceau de câblage fini
Matthias Vogel commence chaque projet dans Eplan Electric P8, le logiciel ECAD de création de schémas électriques des connexions et de documentation technique pour les machines et les installations. Il dessine le schéma électrique, définit les composants qui doivent communiquer entre eux et détermine dès cette étape ce qu'on appelle les „points de split", c'est-à-dire les endroits où un câble se ramifie. Cela semble n’être qu’un détail, mais ce n’est pas le cas. „Notre faisceau de câblage est très ramifié", explique-t-il. „Dans ce cas, il est logique de faire passer le câble depuis le fusible jusqu'au nœud, puis de le diviser." Prendre ces décisions dès le schéma, avant que quiconque ne commence à manipuler les câbles, permet d'éviter un travail considérable par la suite.
Parallèlement, nos collègues du département de la construction mécanique travaillent sur SolidWorks. L'échange de données s'effectue directement avec des fichiers SolidWorks natifs, et non au format STEP, pourtant très répandu. Pourquoi ? „Avec Step, l'exportation ou la conversion prend beaucoup de temps, surtout lorsqu'il s'agit de grands groupes de composants", explique M. Vogel. C’est-à-dire directement, sans détour : une copie du fichier SolidWorks est enregistrée sur le lecteur, puis M. Vogel l'importe dans Eplan Harness. Le point de référence commun est le point zéro dans l'espace en 3D : „Nous veillons à tous partir du même point." Ce point de départ commun peut sembler banal, mais il est essentiel pour éviter que les équipes de génie mécanique et d'électricité ne travaillent chacune de leur côté.
Dès qu'une nouvelle configuration de la machine est disponible, M. Vogel modélise le faisceau de câblage en 3D directement dans le tracteur virtuel dans Eplan Harness. Il peut alors voir où un câble est trop épais, où il ne passe pas par une ouverture, ou encore où un connecteur doit être repositionné. Il peut également tirer directement de ce modèle un dessin qu'il commandera auprès du fabricant de faisceaux de câblage. „Je peux m'occuper de la planification de A à Z, et ça marche", déclare M. Vogel.
En d’autres termes : le fabricant de faisceaux de câblage ne reçoit plus d'informations approximatives ni de corrections ultérieures par téléphone. Il reçoit une commande complète, directement utilisable par une machine. Cela permet de réduire les erreurs et d'accélérer la production.
Un détail montre bien jusqu'où va cette intégration : chez Rigitrac, un connecteur, ce petit élément métallique situé dans la fiche, coûte un franc. Chez le fabricant de faisceaux de câblage, ce même élément coûte dix centimes. Ce n'est pas M. Vogel qui décide de la broche à utiliser. C’est le fabricant qui s'en charge, dans le cadre de paramètres clairement définis. La planification est suffisamment précise pour que ces détails puissent être externalisés sans que la structure globale n'en pâtisse.
Retour à l'écran
Matthias Vogel fait une nouvelle fois pivoter le faisceau de câblage. Il explique alors la différence. „Avant, le schéma affichait un nombre : 0,5", dit-il, qui indiquait la section d'un câble en millimètres carrés. „Quand on le voit en 3D, le câble a l'air trop petit." Une différence qui, avant, ne se remarquait qu'au moment du montage. Aujourd'hui, elle est visible à l'écran avant même que le premier composant ne soit livré.
Pour Rigitrac, c'est bien plus qu'un simple flux de travail efficace. C'est l'une des raisons pour lesquelles une PME comme Rigitrac peut fabriquer ce que les grands constructeurs n'ont pas réussi à faire jusqu'à présent : un tracteur électrique réellement produit en série, homologué en Europe et certifié par l'Office fédéral de l'énergie.
Ces dernières années, Theres Beutler-Knüsel a beaucoup investi dans ce projet, tant en fonds qu'en temps et en conviction. Et l'agriculture ? Les agricultrices et agriculteurs s'y intéressent de plus en plus, dit-elle. Cependant, il reste à voir si le scepticisme de 2019 s'est réellement dissipé, et si les capacités des batteries et l'infrastructure de recharge sont suffisantes pour les travaux agricoles lourds. Dans tous les cas, la conception virtuelle du faisceau de câblage correspondant a déjà été réalisée.
Rigitrac : une entreprise familiale de conte de fées
L'entreprise familiale Rigitrac Traktorenbau AG, située à Küssnacht am Rigi (dans le canton de Schwytz), développe et fabrique des tracteurs et des machines agricoles spécialisés depuis 2004. Elle est une véritable pionnière dans le domaine de la mobilité électrique : Le „SKE 4" est le premier tracteur entièrement électrique prêt pour la production en série bénéficiant d'une homologation européenne. Pour cela, Rigitrac a reçu le Watt d'Or et le Swiss Excellence Award en 2026. Cette entreprise suisse construit chaque année entre 30 et 50 tracteurs d'une puissance pouvant atteindre 120 ch. Grâce à leur conception caractéristique dotée d'un joint rotatif, ces véhicules pèsent jusqu'à 1,5 tonne de moins que leurs concurrents. Ces tracteurs sont fabriqués à Küssnacht am Rigi et utilisés en Suisse, en Allemagne, en Autriche et dans les pays scandinaves, tant par les agriculteurs que par les collectivités locales. Theres Beutler-Knüsel en est la directrice générale depuis 2016 ; ses trois sœurs travaillent également dans l'entreprise. Sepp Knüsel, leur père et le fondateur de l'entreprise, s'est retiré des activités opérationnelles.
Eplan Harness proD, qu’est-ce que c’est
Eplan Harness proD est la solution logicielle spécialisée dans la conception et la documentation de fabrication des faisceaux de câbles et des jeux de circuits. Ce module permet leur conception en 3D précise et le routage des câbles en connexion directe avec des systèmes de CAO mécaniques. À partir de ces données de conception, le système génère automatiquement une documentation de fabrication complète, comprenant notamment des plans de gabarits, des listes de pièces sur mesure et des instructions de montage détaillées. L'intégration transparente dans la plate-forme Eplan garantit la cohérence des données tout au long du processus, de la conception électrique à la fabrication des faisceaux de câblage. C'est notamment dans la construction mécanique et dans l'industrie automobile que cet outil facilite la mise en œuvre efficace de concepts de câblage complexes.